En août, j’ai participé à un stage de création de tambour. Un beau moment, riche, intense, pleins d’enseignements…
Le deuxième jour était consacré à la mailloche. (Pour les « non-initiés », le tambour en lui-même représente le féminin, la mailloche, le masculin…). Je ne sais pas comment ça s’est goupillé pour moi, mais le résultat m’a surpris, un peu déçu. Je trouvais ma mailloche trop massive, trop imposante, pas à l’image de ce que j’attendais.
Elle avait juste sa raison d’être… et quelque chose à m’apprendre.
Après le temps de séchage de la peau, quand j’ai commencé à jouer, j’ai ressenti la même déception : je n’aimais pas le son qui sortait du tambour. Pour moi, ce n’était pas mon son, pas ma note.
Après un temps d’accordage (et de lâcher prise), c’était mieux. Beaucoup mieux ! Pour autant, je sentais qu’il manquait encore quelque chose, pour être en parfaite harmonie, pour me laisser emporter, pour lâcher les chevaux …
Récemment, ça m’est venu et ça m’a marqué : quand je joue du bout des doigts, tout en sensibilité, la résonance du tambour est juste incroyable ; quand je frappe le tambour avec ma mailloche, le son a tendance à être étouffé …
Hmm, hmm …
Ma mailloche étouffe mon tambour et empêche le déploiement optimal du son…
Mon masculin étouffe mon féminin et l’empêche de s’exprimer pleinement…
Comment ça le masculin étoufferait le féminin ?
Si je devais me croire exempt de toute influence de siècles de patriarcat, de domination masculine, de soumission et d’abus des femmes, et plus récemment de destruction de la vie et de la planète, là, c’était râpé… Et naïf, sans doute. (Mais, çà, c’est pas nouveau.)
Après, tout dépend de quel masculin on parle. De celui qu’on nous impose, ou de celui qu’on ressent au fond de soi mais qu’on n’ose exprimer, de peur d’être incompris ou raillé, de peur du qu’en dira-t-on ? (T’inquiète, on y revient à la fin…)
Si on creuse un peu, on en lit et on en trouve des raisons (bien lointaines) à cette situation. Du genre, si j’ai bien compris : il y a fort, fort longtemps, les femmes assumaient pleinement leur puissance mais s’en servaient pour dominer et asservir les hommes ; et la Terre, elle était moins cool que maintenant, du genre ado rebelle et agressive, au lieu de notre mère bienveillante et aimante, qui a assez de compassion, de compréhension et de sagesse pour accepter (jusqu’à quand et où ?) nos erreurs et nos errances, quitte à ce qu’elle en meure…
Bon, ces vieilles histoires, moi, je dis OK, peut-être, pourquoi pas… Ça expliquerait bien des choses, mais ça n’excuse pas tout. Surtout pas de se complaire de cette situation et de ne pas passer, enfin, à autre chose, sortir de la maternelle, du « elle m’a tapé, alors je l’ai tapée, maîtresse. », pour enfin assumer, en adultes, main dans la main, et plus dos à dos, ou front contre front…
Bref, ma mailloche …
À bien y regarder de plus prêt, c’est vrai qu’elle a un drôle de look, cette mailloche, dans le genre membre hypertrophié et turgescent, gourdin de l’homme des cavernes, massue du moyen-âge, ou gant de boxe de notre temps, prêt pour l’attaque.
Prêt pour l’attaque ? …
Comme le résumait si bien le grand philosophe de ma jeunesse, Thierry Roland :
« – Ah, mais mon p’tit Jean-Mimi, la meilleure défense, c’est l’attaque !
– Tout à fait… Thierry ! »
Ce que je veux dire par là, et ce qu’expliqueraient bien ces fameuses vieilles histoires, c’est que, dans le fond, la plupart des hommes, consciemment ou inconsciemment, pètent de trouille devant les femmes, devant la puissance du féminin qu’ils pressentent en elles (ou dont ils se souviennent) et du coup, rejettent leur part féminine (ben, ouais, on n’est pas des gonzesses quand même, faut pas déconner …).
C’est comme ça qu’on se retrouve avec des hommes qui se défendent, directement, des femmes (les fuient, se rabaissent pour se faire bien voir, etc…), ou d’autres qui les attaquent (ne les respectent pas, les abusent, voire plus…) mais pour mieux s’en défendre, indirectement donc…
Des hommes qui, pour faire taire leur peur, placent leur (pseudo) virilité, comme l’ultime vertu du mâle, au sommet de leur bite, dans leur attitude, dans leur obsession d’un corps musclé, dans leurs performances en tout genre, et qui s’entichent de femmes effacées et dociles qui jamais ne viendront menacer leur “force” fragile.
Ou ces autres, qui placent tout ça dans leur intellect, qu’ils veulent surpuissant, et qui cherchent à tout comprendre, à tout analyser, à tout contrôler, terrorisés à l’idée de lever le voile sur les mystères insondables qui nous entourent, à commencer par reconnaître et accepter celui-ci :
Quand la femme sait, l’homme cherche à comprendre…
(Au fait, au passage, une bonne partie des femmes aussi n’assument pas leur puissance féminine. Ben ouais, dans le fond, c’est mieux et c’est plus facile d’être une victime… ou ça paraît plus pratique de singer ces -soi-disant- hommes pour pouvoir jouer à leur propre “jeu”… Du coup, personne prend ses responsabilités, personne n’est à sa vraie place, et c’est le bordel ! Mais bon, là, c’est un autre sujet…)
Oh là, çà y est, là ; t'es parti, là... Descends de tes grands chevaux !
OK, je suis sans doute un peu en colère en ce moment, parfois… Alors, oui, oui, tout le monde en prend pour son grade, mais à commencer par moi. Je ne m’en exclue pas. C’est juste plus simple de me cacher derrière des généralités. Et dans le fond, je nous kiffe et j’ai confiance. Je ne crois pas en un échec. (Naïf, je vous ai dit …)
Re-bref, la mailloche, là…
À vraiment bien y regarder de plus prêt, ce n’est peut-être pas tant une massue ou un gourdin pour attaquer qu’un bouclier pour se protéger. Ce n’est peut-être pas tant un gant de boxe pour frapper que de ceux qu’on place, devant son visage, dans l’attente et la crainte des coups…
Attaquer, pour mieux se défendre… Se défendre, de peur d’être attaqué… Encore une logique guerrière !
Comme Rambo disait (oui, oui, que des citations de grands éveillés dans cet article…) :
« C’était pas ma guerre ! […] Je veux rentrer chez moi ! »
C’était pas ma guerre. Ce n’est plus ma guerre. Je ne veux plus être en guerre.
Je veux rentrer chez moi. Je veux entrer en moi. Faire la paix avec tout ça, à l’intérieur comme à l’extérieur de moi.
Alors je dépose les armes, je dépose les armures, j’accepte les larmes et je panse les blessures.
Et je rends ce qui ne m’appartient pas, ce qui ne m’appartient plus.
Je ne suis pas responsable des viols, des meurtres, des agressions ou des abus qui jalonnent mes lignées, qui traversent mes histoires.
Je n’ai plus à porter ce poids. Votre culpabilité n’est pas la mienne.
Et je n’ai plus, seul, à me montrer fort pour tous ceux qui restent.
Chacun sa place.
Assumez la vôtre et laissez-moi la mienne.
Je n’ai plus à me sentir coupable d’être un homme ni à avoir peur des femmes.
Je suis fier d’être un homme.
J’aime les femmes.
Et j’accueille et j’honore ce féminin en moi.
C’était pas ma guerre.
Je veux rentrer chez moi…
Et Je veux être libre.
Je suis libre.
Je suis libre d’être l’homme que je veux, libre d’être l’homme que je suis, fort car assumant ses faiblesses, puissant car vulnérable.
Tu veux m’attaquer ? Appuyer où ça fait mal ? Ne te donne pas cette peine… Mes fragilités, mes failles, je te les montre et te les offre, en cadeau, comme en miroir de ce que tu ne peux ou ne veux pas voir chez toi.
Alors, accepte le jeu, arrête le combat…
Et je m’en vais modifier cette mailloche, la raccourcir, l’adoucir, la faire mienne ; qu’elle retrouve ainsi sa juste place, et qu’elle permette enfin à mon tambour d’offrir toute la richesse et la profondeur de sa vibration.
Car, et je pense que mesdames seront d’accord avec moi, mieux vaut une petite mailloche bien sensible, qu’une grosse mailloche défensive. 😉
Par Pierre Felder (texte et photos) sous https://chroniquesduvoyageur.com/complexe-de-la-mailloche/

Edit novembre 2018 :
Après avoir laissé reposer, et agir, quelques semaines, ce texte, et au retour d’une expérience marquante dans le désert marocain, j’ai pu « mettre à jour » ma mailloche.
Très content du résultat (acoustique et esthétique) !
Un grand merci à Kevin Jeanne pour l’accompagnement.
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